Au Mas Sainte Marguerite Musique d’abord !

2 juillet 2019 | Concertclassic

Au Mas Sainte Marguerite Musique d’abord !

Agnés Pyka et Laurent Wagschal

C’est une initiative heureuse de la Municipalité de la Garde d’offrir gratuitement une série de concerts et d’événements culturels de haut lignage pour l’été. Ainsi  lors du concert de lancement mardi dernier avec l’ensemble Des Equilibres animé par la virtuose Agnés Pyka, le pianiste Laurent Wagschal et le clarinettiste Pierre Genisson.

Ils avaient choisi un programme splendide de musique du siècle dernier qui enchanta une partie du public. Bien sûr cette musique douloureuse et intimiste n’est pas faite pour le plein air mais sous leurs doigts elle n’a rien perdu de son charme et de son mystère. Au contraire. Il faut bien comprendre que la musique du XX eme siècle c’est un art qui a connu deux boucheries, la Guerre de 14 et la guerre de 40 en tout 80 millions de morts sans compter les guerres coloniales !  On ne peut plus écrire comme Mozart ou Haydn avec ça dans la conscience collective ! La musique est le reflet des angoisses de son temps !

En ouverture le  célèbre Trio d’Aram Khatchatourian, tant prisé par Prokofiev, se ressent  fortement des souvenirs d’enfance de celui qui fut prix Staline de la musique en 1938. Aux sonorités voluptueuses de Pierre Genisson on croyait entendre les plaintes du peuple arménien sur l’instrument traditionnel le duduk. Un final dansant évoquait les rythmes caucasiens du peuple qui fut officiellement le premier état chrétien du monde.

Œuvre difficile à mettre en place, le Trio d’Alban Bergtranscription par le compositeur du mouvement lent de son Concert de chambre, laissa entrevoir quelques imprécisions et maladresses des trois pupitres dues sans doute au manque de répétitions ensemble (il ne suffit pas que chaque instrumentistes  travaille de son côté, il faut atteindre une cohésion homogène qui ne peut naître que de la complicité qu’offre le temps du jeu en commun).Ceci dit la poésie de cette musique, son incommensurable lyrisme et son jeu entre silences et notes libérées, furent globalement préservés et rendus. Enfin Alban Berg Enfin !

Après une hémorragie d’un bon tiers du public, la soirée culmina avec les Contrastes de Bartók œuvre envoutante d’une exceptionnelle virtuosité.(violon en scordatura, changement de clarinettes, la et sib, rythmes hongrois et roumains, sonorités inouïes, influence du Gamelan balinais). Les trois artistes ont tirés leur épingle de cette partition qui dégage une énergie extraordinaire. Le pianiste Laurent Wagschal assura l’assise, Agnès Pyka donna à sa cadence une rage communicative. Quant à Génisson, il plana tout simplement sur l’œuvre avec une fabuleuse aisance. Les trois artistes ont su rendre cette fougue désespérée de Bartok, chassé d’Europe, finissant ses jours incompris sauf de ses pairs. Benny Goodman lui avait passé commande de cette œuvre pour lui permettre d’éponger ses dettes. (Belle vidéo de la première historique sur youtube) On sait aussi que Bartók a fini dans une quasi indigence et si pauvre, si pauvre ! Qu’il ne pouvait correspondre avec ses amis que par cartes postales…Dans cette nuit provençale, cette musique déchirante, sarcastique, sans complaisance  et hautaine a été bien servie par un trio respectueux et engagé. En bis ils reprirent le mouvement lent du trio de Khatchatourian  et cette fois encore, à la fraiche, sous les cigales, la clarinette de Génisson s’épanouit impérieuse dans un son klezmer bien venu. Quel beau concert ! Il honore le service culturel de la petite ville varoise qui pour le coup n’a pas cédé à la démagogie estivale ambiante, comme font tant d’autres, en mettant la barre haute, sans cet eternel présupposé d’incompatibilité esthétique du public.

Jean-François Principiano